Gilles Lehmann, signataire de « l’Appel des 200 maîtres », un maître d’école de Haute-Vienne a été suspendu lundi pour avoir refusé d’organiser les évaluations en CM2 telles qu’elles avaient été prévues au ministère de l’Education nationale, a-t-on appris mardi auprès de l’inspection académique.
Les quelque 790.000 élèves de CM2 sont évalués en français et mathématiques du 18 au 22 janvier, un test qui doit permettre au ministère de connaître leurs acquis, mais qui suscite des réticences chez les syndicats et chez des enseignants.
Communiqué de l’appel des 200 maîtres
Limoges sous Vichy
Les 200 maîtres signataires de l’Appel national : « Évaluations nationales : toujours sans nous » apprennent avec stupeur, lundi 18 janvier, qu’un de leur collègue de la Haute Vienne, Gilles Lehmann, a été sorti de sa classe par son IEN et par l’IA adjoint, sur ordre écrit de l’Inspecteur d’Académie, et convoqué devant une commission disciplinaire vendredi prochain. Son crime ? Avoir signé, au nom de l’intérêt de ses élèves, l’appel des 200 maitres qui invite à s’opposer au dispositif national des évaluations CM2 programmées cette semaine, avoir invité ses collègues, comme le demandent également les syndicats, à ne transmettre aucun résultat au ministère, alors qu’un proche conseiller du ministre venait d’annoncer publiquement qu’ « une réflexion pourra s’engager à partir des critiques constructives ».
Avant la pause de midi, les élèves, choqués, ont vu leur maitre partir, remplacé sur le champ par un jeune collègue de Gilles désigné par la hiérarchie !
Cet acte odieux est sans précédent depuis l’époque de Vichy. Nous interpellons le ministre de l’Éducation Nationale : l’Inspecteur d’Académie de Limoges fait du zèle dans la répression des enseignants, quitte à sortir de la légalité et à risquer une nouvelle condamnation de l’État par un Tribunal Administratif. Quand un responsable sort ainsi de la légalité et donne un image aussi insupportable de l’éducation nationale, le ministre doit le suspendre immédiatement.
Doit-on comprendre, sinon, que le ministre a décidé de sortir bientôt de leur classe manu militari les milliers d’enseignants qui, d’une façon ou d’une autre, refusent de mettre en œuvre le protocole national (au moins 30 % de la profession l’an dernier) ? Que fera-t-il pour tous ceux qui seront en grève jeudi ? Prend-il le risque d’affronter les syndicats qui, tous, ont demandé une remise à plat de ce dispositif, et appellent à ne faire remonter aucun résultat avec le logiciel ministériel. Demandera-t-il la radiation des enfants dont les parents boycotteront ses évaluations ?
Les 200 maitres se déclarent totalement solidaires de leur collègue Gilles Lehmann. Ils ne doutent pas que les organisations syndicales départementales et nationales lui apporteront leur appui pour assurer sa défense au nom de toute la profession. Ils appellent l’ensemble de leurs collègues à faire connaître leur indignation par tous les moyens qu’ils jugeront appropriés : motions, délégations, suspension des évaluations, arrêts de travail…
Contact : Sylvain Grandserre, tel : 06 19 69 45 83
Texte intégral de « l’Appel des 200 maîtres »
Au cours de l’année scolaire 2009, les évaluations nationales destinées aux élèves de CM2 et de CE1 – et voulues par le Ministre Xavier Darcos – sont arrivées dans les écoles comme s’il s’agissait des sujets du baccalauréat (documents secrets fournis la veille pour le lendemain). Rarement un dispositif aura provoqué autant de réactions négatives, chez les enseignants du premier degré comme chez les parents d’élèves, et pour cause. Il s’agissait en milieu d’année scolaire d’évaluer une année entière, qui plus est sur des nouveaux programmes récemment imposés. Plusieurs épreuves étaient inadaptées (niveau de difficulté, temps accordé). De plus le mode de correction qui n’admettait que 1 ou 0 pour évaluer rendait impossible l’analyse des raisons de l’échec d’un élève. Enfin, le risque d’une communication publique des résultats, et donc d’une mise en concurrence des écoles, était entier.
Malgré les protestations massives et argumentées des professionnels de l’Education et la non communication de 30 % des résultats de CM2, toutes les écoles de France retrouveront en janvier (CM2) et mai (CE1) prochains ces évaluations, dans l’état pédagogiquement irresponsable où elles étaient apparues, avec les mêmes aberrations, la même nuisance et les mêmes risques.
Par ailleurs, la passation des épreuves était récompensée par l’attribution d’une prime de 400 €, dont la répartition va à l’encontre du principe républicain d’égalité, générant ici ou là tensions et conflits (partage entre collègues sur un même poste, problème des remplaçants, enseignants ayant changé d’école). Tout cela s’appliquant à géométrie variable : ainsi quand certaines académies distribuent facilement la prime, d’autres ne le font qu’après total respect de la procédure. De même, au prétexte « d »un service de fonctionnaire non fait », des collègues ont perdu, en plus de la prime, une journée de salaire.
C’est donc avec un mépris affiché et infantilisant que l’administration va à nouveau réclamer la passation de ces évaluations à des enseignants qui ne seraient pourtant pas opposés à de véritables outils au service des élèves et de leurs apprentissages.
Voilà pourquoi nous invitons les maîtres et maîtresses pour lesquels le ministère réduit le service à l’obéissance et à la gestion de la pénurie (suppressions massives d’emplois, semaine de 4 jours, nouveaux programmes, aide personnalisée, fichier informatique base-élèves, fin programmée des RASED et des IUFM), ainsi que les parents d’élèves, à s’opposer à ces évaluations selon les modalités de leur choix : boycott (un élève absent invalide les évaluations), simple passation des compétences déjà travaillées, notation plus intelligente, autre usage des documents… Dans tous les cas, nous demandons à nos collègues de ne transmettre aucun résultat à l’administration ou à le faire sous des formes qu’elle ne pourrait pas exploiter. Nous invitons les conseils des maîtres à soutenir publiquement ceux d’entre eux qui, au CM2 comme au CE1, seraient conduits à agir ainsi dans l’intérêt des élèves, premières victimes de cette ineptie.
Enfin, nous appelons tous ceux – enseignants, parents, syndicats, mouvements pédagogiques, associations de l’éducation populaire, fédérations de parents d’élèves – qui se reconnaîtraient dans la justesse de cette action à rejoindre cet appel et à le diffuser largement autour d’eux dans l’intérêt et le respect de nos élèves et des valeurs qui fondent l’école de la république.